Je regarde et j’écoute

Depuis mes 7 ans et tout au long de ma vie équestre, j’ai eu la chance d’être formée par de vrais hommes et femmes de cheval, à une époque où l’on n’opposait pas de façon absurde l’équitation « traditionnelle » et « éthologique », cette dernière ne faisant aujourd’hui en partie que mettre des mots sur ce qui devrait pourtant être quasiment instinctif chez toute personne de cheval.
Ces hommes et ces femmes m’ont appris à la fois  l’importance de la justesse, la capacité à observer, la rigueur et la souplesse, et toutes les bases indispensables à un travail constructif, progressif, respectueux et pérenne, en harmonie avec la nature de nos compagnons équins.

Les années d’expérience et de vie quotidienne auprès des chevaux ont fait et continuent de faire le reste.

Aujourd’hui, bien qu’ayant reçu principalement une formation qu’on dénommerait désormais « classique », je ne me revendique d’aucune école, je puise dans différentes approches les outils, les exercices, les façons de faire qui me semblent permettre de mettre en place une méthode cohérente et une progression logique et harmonieuse, en accord à la fois avec la nature équine du cheval, et mes objectifs d’humaine qui souhaite collaborer avec lui.

Mon travail se base sur certains grands principes :

-          Le premier, le plus important, ma base fondamentale : le respect mutuel.
Ce concept est très vaste, car à mon sens, le respect du cheval existe forcément à travers toute la relation, et pas seulement à travers l’aspect travail. Cela passe par le respect de ce qu’il est, en tant qu’équidé, avec ses besoins physiologiques auxquels il faut s’efforcer de répondre au mieux, et son fonctionnement psychologique qu’il faut s’attacher à comprendre du mieux qu’on peut.
La réciproque étant indispensable, le cheval doit respecter l’humain, respecter son espace dans le but premier d’assurer sa sécurité, qui est la limite infranchissable. Le respect s’acquiert non seulement par l’éducation, mais aussi par l’attitude générale de l’humain et sa relation au quotidien avec le cheval.

-          L’observation :
De nos jours où le « faire » est privilégié, nous apprenons de moins en moins à observer. Pourtant, la base de tout apprentissage passe par l’observation attentive. Même si cela peut paraître surprenant pour certains, prendre le temps de regarder ses chevaux vivre au pré, de scruter leurs interactions au sein du groupe, de noter leurs réactions dans différentes situations est une mine d’informations précieuses pour le travail.
Corolaire immédiat de l’observation, l’interprétation des comportements demande de l’expérience et une connaissance de l’éthologie (dans le sens « comportement naturel ») du cheval.

-          La liberté d’expression :
Un cheval est un être vivant unique, et le respect de son individualité est pour moi fondamental.
Du moment que les bases de respect et de sécurité sont correctement posées, j’aime laisser le cheval s’exprimer et surtout, conserver son caractère. Aussi, j’adapte ma façon de travailler en fonction de chaque cheval, et je ne vais pas du tout organiser mes séances de la même façon entre le travail d’un hongre plutôt suiveur dans le troupeau et celui d’une jument leader, entre un timide ou un intrépide, entre un sauvageon ou un pot de colle.
Il s’agit de poser un cadre dont les limites inconditionnelles sont le respect de mon espace et ma sécurité.  La taille du cadre sera différente pour chacun de ces chevaux, mais à l’intérieur de ce cadre, je laisse au cheval la liberté de s’exprimer. Jamais je ne brime un saut de mouton ou un mouvement d’humeur. S’il faut, je laisse un peu de feu s’échapper, puis j’essaie de ramener le calme.

-          La réflexion :
La réponse conditionnée face à un problème ou à un exercice peut fonctionner, mais présente l’inconvénient majeur de se retrouver avec un cheval indécis, voire en panique, face à une situation ou une problématique nouvelle, dont on ne lui a pas appris la réponse.
J’aime ne pas apprendre de réponse toute faite au cheval, mais plutôt l’amener à apprendre à réfléchir pour trouver lui-même une solution, notamment face à des objets ou des événements inconnus. L’humain est là pour être un guide, pour rassurer. Ce qui nous mène à

-          La confiance :
Elle se bâtit et s’instaure progressivement,  avec le temps, parfois beaucoup de temps, suivant le vécu du cheval, son caractère, et une part de « feeling » entre le cheval et l’humain.
Assurer au maximum la sécurité du cheval, ne pas le mettre dans des difficultés trop importantes pour lui, créer un climat amical par un contact physique et vocal doux et bienveillant, sont des préalables fondamentaux.
Instaurer la confiance induit à mon sens de mettre en place un langage clair : Un cheval qui comprend bien nos attitudes et nos demandes  nous accordera plus facilement sa confiance que s’il nous associe à un gros point d’interrogation.
Il est également essentiel de ne jamais les « piéger », ne jamais les trahir, mais de devenir « celui qu’on peut suivre en confiance », de la même façon que les chevaux suivent le meneur du troupeau.

-          Le bien-être physique et psychique :
C’est une priorité absolue. Un cheval bien dans son corps grâce à des soins quotidiens adaptés, et bien dans sa tête grâce à un mode de vie qui répond à ses besoins sociaux, relationnels, de sécurité, et à son individualité aura forcément une relation à l’humain et au travail beaucoup plus épanouie.
La notion de plaisir, dans le travail et même dans la relation à l’humain en général doit être intégrer autant que possible. Le cheval fonctionnant beaucoup par association d’idées et de ressentis, il est évidemment plus intéressant qu’il voie l’humain comme pourvoyeur de sensations agréables, avec lequel on passe de bons moments en faisant des choses intéressantes.

-          La communication :
Comme évoqué précédemment, la mise en place d’un langage clair, par la gestuelle, la parole, l’attitude, est la base du travail. Que le travail soit à pied ou monté, se faire comprendre clairement dans nos demandes est indispensable, ainsi que de maintenir une cohérence entre nos différents modes de communication.
A l’inverse, l’humain doit développer la capacité de décrypter le langage équin. Souvent très centrés sur nos demandes, il faut néanmoins veiller à rester à l’écoute de notre interlocuteur. L’observation sera là encore d’une grande aide pour savoir traduire ce que nous dit le cheval, lorsqu’il en a assez, ne comprend pas, apprécie, a mal, est détendu, stressé, inquiet etc.
D’autre part, si nous nous devons d’apprendre les codes du langage équin, il ne faut pas sous-estimer non plus les capacités d’apprentissage des chevaux, et leur capacité à intégrer (dans une certaine mesure) les codes humains.
Il s’agit donc de développer une sorte de langage inter-espèce, qui puisse être clair pour les deux partis. Ce sujet fera l’objet d’un prochain article.

-          Prendre son temps :
De nos jours où nos sociétés sont tyrannisées par la pression du « résultat » et où le pire cauchemar est de « perdre » du temps, nous avons beaucoup de mal à nous relâcher, à apprécier l’instant présent, sans rechercher une progression quantifiable d’une séance à l’autre. Cette pression peut nous pousser à brûler des étapes, en oubliant que le rythme de progression d’un cheval dans le travail ne sera jamais dicté que par le cheval lui-même, et pourra être extrêmement différent d’un cheval à l’autre. Par ailleurs, les progrès sont rarement linéaires et la vitesse d’apprentissage souvent irrégulière.
Laisser le cheval apprendre à son rythme, revenir sur les bases régulièrement, ne surtout pas précipiter le débourrage, attendre que le cheval soit prêt, en l’écoutant d’avantage que les avis des tiers qui vous demandent deux fois par semaine pourquoi votre jeune de 3 ans n’est « toujours pas débourré à la monte », permettra bien souvent de poser des bases beaucoup plus solides, de progresser beaucoup plus rapidement par la suite, et de pérenniser le travail et l’intégrité physique.

-          La remise en question :
Si le doute est souvent l’ennemi, il est néanmoins crucial pour continuer soi-même de progresser d’être capable de se remettre en question, de mettre régulièrement en cause ses acquis , de rester ouvert à d’autres approches, et de savoir admettre qu’on peut faire fausse route.
Si on sait l’écouter, c’est le cheval qui nous montrera le premier que l’on n’est pas sur la bonne voie, ou que notre façon de faire ne lui convient pas. Pour rectifier le tir, une aide extérieure avec un regard objectif peut être une assistance précieuse.
Continuer de se former et d’apprendre, évoluer sans cesse, est également ce qui fait la richesse de notre merveilleuse discipline, et il serait dommage de s’en priver pour de mauvaises raisons d’ego ou de fermeture d’esprit.

-          Le calme et la décontraction :
A rechercher dans toute séance de travail, ils permettent un fonctionnement physique et une concentration optimaux. Notre ami  équin étant un grand sensible, il est évidemment difficile de lui demander d’être zen si l’on est soi-même branché sur le 220V ! Et cela demande parfois un gros travail sur soi. Si l’on est capable de monter un peu la pression dans nos demandes, il faut être sûr de savoir ramener l’apaisement rapidement.
Ainsi, l’humain devra de son côté travailler sur le contrôle de soi en toute circonstance, et, s’il est nécessaire de reprendre le cheval, apprendre à montrer une « colère froide », à être ferme et clair sans jamais « monter dans les tours », et encore plus avec des chevaux près du sang.
Cette gymnastique de l’  « état nerveux » est un exercice et un travail de longue haleine pour les 2 partis.

En pratique

Avec les jeunes chevaux, j’essaie de progresser  suivant leur stade de croissance, leur avancée dans le travail, leur « maturité » psychique. Autrement dit, je n’ai pas de planning général établi, et ma progression dans le travail peut être extrêmement variable d’un cheval à un autre.
J’avoue, je ne suis vraiment pas une pressée.
Un cheval sans problème de santé et monté de façon adaptée peut l’être jusque très longtemps, il  n’y a donc rien qui urge. De plus, si on tient compte des recherches sur la croissance du cheval, on comprend très vite que travailler un cheval trop tôt, trop jeune, est une ineptie et une catastrophe pour sa santé future.
Qu’un cheval puisse être débourré à 5 ans ne me choque absolument pas, bien moins qu’avant ses 3 ans…
Je n’hésite pas à insister, voir et revoir encore les bases fondamentales, notamment dans le travail à pied : marche en main, mobilisation avancée, reculée et latérale (avant-main et arrière-main), connexion en liberté, passage étroit, respect de l’espace, travail longé etc. J’exige très peu, réalise toujours des séances courtes dont la durée précise est définie par le cheval lui-même,  en essayant de solliciter de moins en moins pour le même résultat, les chevaux donnant même souvent d’avantage. « Demander souvent, se contenter de peu, récompenser beaucoup », le vieil adage de Monsieur Baucher est toujours de mise !

 

Avec les chevaux plus âgés, et plus avancés dans le travail, j’essaie de privilégier la variété du travail pour éveiller l’intérêt et l’envie, de poursuivre tout au long de la carrière le travail à pied, de viser le plus possible la légèreté et la simplicité, tant que possible sans aide artificielle.

Chacun des points évoqués ici pourrait bien sûr faire l’objet d’un long approfondissement.

Mais pour résumer, en toute circonstance,  le but de mon travail est de préserver le moral et l’intégrité physique des chevaux, leur donner l’envie et leur faire conserver le plaisir dans le travail comme dans toutes les interactions avec l’humain, pour partager des moments de confiance, de partage et de don magiques, le plus longtemps possible !

Carole GEVAUDAN DEVAUX