Le Privilège de son Monde

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Lentement, très lentement, le nez s’approche.
Il frôle délicatement la main ouverte dans le velouté d’un toucher frêle et gracieux.

Il recule. S’éloigne.

La main n’esquisse pas un geste. Il revient caresser la paume bienveillante.
Il inspire en un souffle profond et bruyant, décryptant chacun des effluves qui s’échappe de cette peau étrangère, si différente de la sienne et de celle de ses congénères.

Bien au-dessus de ces naseaux délicats pivotent sans cesse deux oreilles directionnelles à l’extraordinaire mobilité.
Elles hésitent, se fixent pointées vers l’avant, préfèrent un instant une position latérale, retrouvent leur position initiale.

Les yeux s’inquiètent ponctuellement, redoutant les imprévisibles réactions de cette curieuse créature qui se tient devant lui sur deux membres, en émettant des sons aux infinies modulations.  Cet insolite être vivant semble d’ailleurs bien maîtriser sa technique phonique et finalement, doucement, cette tonalité basse et presque monocorde l’apaise.

La tête si finement modelée que ces yeux illuminent s’abaisse légèrement, laissant retomber en avant une cascade de crins qui orne une encolure altière.

Dans toute la soudaineté de son instinct préservé, il s’éloigne de plusieurs mètres en un battement de cil.
Revient. Fait face. S’arrête. Se cabre. Se fige. Étudie. Évalue. Jauge. Demeure circonspect.

Il s’interroge longuement sur le possible crédit à accorder à ce drôle de bipède qui l’observe.
La part sauvage de son regard de proie examine un prédateur potentiellement menaçant.
Mais sa capacité réflexive le fait douter.
Parce que ce bipède-là en particulier communique avec lui par un mode qui n’est certes pas aussi subtil ni perfectionné que le sien, mais qu’il comprend au moins en partie.

Alors peut-être… Peut-être que ce bipède-là en particulier est digne d’une parcelle de la confiance qu’il alloue si difficilement.

Il attend, il calcule, sur la réserve, sur le qui-vive.
Mais le bipède particulier demeure immobile. Calme.
Présent à cet endroit, à cet instant. Avec lui et seulement avec lui. Vraiment.

Alors, il envisage d’établir le lien.
Il sera d’abord provisoire, subordonné à l’absence du moindre faux pas, prêt à se rompre à la moindre attitude suspecte.
Parce que le long terme ne se gagne qu’à force de temps, de constance et de preuves.
Et quoi que fasse ce bipède, et même s’il est particulier, il ne saurait en être autrement.

Il réduit à pas comptés la distance entre eux deux, jusqu’à réunir dans la même bulle ces deux êtres que tout oppose pourtant.

Alors, il accepte.
La main du bipède qui glisse doucement sur son encolure dans le velours d’une caresse à la singulière chaleur.

Alors, il offre.
L’unique privilège de le laisser pénétrer dans son monde.
Un monde où les sens décuplés sont en éveil permanent.
Un monde où les émotions se vivent sans filtre et sans jamais tricher. Pas même avec soi-même.
Un monde sans arrière-pensée, sans préméditation, sans rancœur.
Un monde de perceptions aigües et de finesses merveilleuses.

Un monde où, s’il sait s’y fondre discrètement, avec toute l’humilité qu’il requiert, le bipède recevra un apprentissage encore bien plus vaste que celui qu’il imaginait prétentieusement dispenser…

Carole GEVAUDAN DEVAUX